Un conseil avant tout : lisez et relisez le « MANIFESTE DU PARTI COMMUNISTE » : http://www.bibebook.com/files/ebook/libre/V2/marx_karl_-_manifeste_du_parti_communiste.pdf

Posté par jacques LAUPIES le 25 janvier 2020

 

 

 

Auteur d’une œuvre originale d’anthropologie historique, Emmanuel Todd a publié de nombreux ouvrages, notamment « Le Fou et le Prolétaire » (Robert Laffont, 1979), « L’Invention de l’Europe » (Seuil, 1990), « Après l'Empire » (Gallimard, 2002), « L’Origine des systèmes familiaux » (Gallimard, 2011), « le Mystère français » (avec Hervé Le Bras, Seuil, 2013) et « Où en sommes-nous ? » (Seuil, 2017).<br /><br />
Photo Julien Jaulin/ Hans Lucas

Auteur d’une œuvre originale d’anthropologie historique, Emmanuel Todd a publié de nombreux ouvrages, notamment « Le Fou et le Prolétaire » (Robert Laffont, 1979), « L’Invention de l’Europe » (Seuil, 1990), « Après l’Empire » (Gallimard, 2002), « L’Origine des systèmes familiaux » (Gallimard, 2011), « le Mystère français » (avec Hervé Le Bras, Seuil, 2013) et « Où en sommes-nous ? » (Seuil, 2017). Photo Julien Jaulin/ Hans Lucas

L’ENNEMI DE CLASSE, C’EST L’ARISTOCRATIE STATO-FINANCIÈRE

Vendredi, 24 Janvier, 2020

L’historien et démographe Emmanuel Todd opère un « retour partiel » au marxisme dans son ouvrage « Les Luttes de classes en France au XXIème Siècle », qui paraît le 23 janvier. Entretien.

Emmanuel Todd s’est fait connaître en 1976 avec « La Chute finale », qui annonçait l’effondrement prochain de l’URSS. En 2020, dans « Les Luttes de classes en France au XXIe siècle », il estime qu’il est temps de redevenir partiellement marxiste. Entretemps, il n’est pas devenu communiste – il se dit partisan d’un « capitalisme apprivoisé ». Mais sans remiser ses outils d’analyse habituels (l’étude des systèmes familiaux), il convoque le philosophe allemand pour éclairer la société française d’aujourd’hui. Et son verdict annonce un retour au premier plan de la lutte des classes, dans un contexte de baisse du niveau de vie pour (presque) tous. « Beaucoup plus que la chasse aux Arabes ou aux homosexuels, la lutte des classes est notre identité, écrit-il. Il est grand temps d’y retourner pour nous retrouver ».
Pourquoi redevenir partiellement marxiste, comme vous l’écrivez dans votre nouvel ouvrage ?
J’ai passé une bonne partie de ma vie à essayer de trouver des explications historiques totalement déconnectées du marxisme et d’une interprétation économique de l’histoire. Pour expliquer le succès du communisme ici ou là, son échec ailleurs, par exemple, j’ai identifié les structures familiales paysannes comme facteur fondamental. Mais Marx a toujours été pour moi, même lorsque je m’efforçais de dire qu’il avait tout faux, le beau modèle et une immense figure paternelle : celle du chercheur qui est dans son truc, à l’extérieur de l’Université, et qui construit une œuvre synthétique, très ambitieuse, en dehors des institutions.
Depuis que la situation se tend en France (entre 1992, date de la ratification du traité de Maastricht, et 2018) j’ai pris l’habitude de relire les deux grands textes que Marx a consacrés à notre pays : « Les Luttes des classes en France » (paru en 1850) et « Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte » (1852). C’est un peu comme faire ses gammes. Pour ce nouveau livre, c’est sur « Le 18 Brumaire » que je me suis appuyé pour réfléchir de façon méthodique. On y trouve trois éléments fondamentaux. D’abord, Marx se pose cette question : comment un type aussi insignifiant que le futur Napoléon III a t-il pu devenir empereur ? Comme j’éprouve pour Macron un mépris d’une stabilité extraordinaire, je me suis dit que nous étions concernés. Ensuite, il développe le thème de l’autonomisation de l’État. C’est un concept qui s’illustre de nos jours et qui m’a permis de m’extraire, paradoxalement, du discours anticapitaliste, antinéolibéral de routine. Enfin, il y a sa vision de la paysannerie au moment du « 18 Brumaire » comme une masse dominante atomisée.
Dans la France actuelle , une masse centrale atomisée d’un autre type occupe la moitié de l’espace social. Elle n’a pas conscience d’elle-même, ce qui explique le flottement du système politique français beaucoup mieux que la polarité entre cadres supérieurs macronistes et ouvriers lepénistes. Sans ces trois éléments tirés du « 18 Brumaire », je n’aurais pu penser ce livre, même s’il ne relève pas du tout du marxisme orthodoxe. Je n’ai pas renoncé par exemple à utiliser Durkheim ou la socio-psychologie d’Alain Ehrenberg, dont les concepts croisent quand même souvent la route de la « fausse conscience » du marxisme, cette représentation parfois délirante  que telle ou telle classe peut avoir d’elle-même. Le marxisme est associé par certains à la servitude, au soviétisme, mais pour moi Karl Marx, c’est la liberté de penser.
Quelle est donc cette « masse dominante atomisée » ?
Il s’agit d’un bloc central qui a énormément grossi, d’une catégorie qui ne sait pas qu’elle existe, que j’ai centrée sur les professions intermédiaires : les infirmières, les techniciens, et ce qu’il reste des agriculteurs, les artisans et les petits commerçants, les employés qualifiés… Ce qui caractérise ce groupe, c’est sa non-conscience d’exister en tant que groupe et, comme tous les autres groupes à part les  1% d’en haut,  la baisse de son niveau de vie. J’ai retracé dans un tableau sa trajectoire idéologique, dont les hésitations, depuis le début des années 1990, expliquent largement la décomposition du système politique français. On pourrait dire que je désigne un groupe qui est « au milieu », entre les ouvriers et les cadres sup. Mais je renverse le poncif des classes moyennes. On en parlait comme d’une catégorie en ascension qui devait assurer la stabilité de la société. J’en parle comme d’un monde qui s’appauvrit, avec les autres, mais dont le vide, la non-conscience d’être, perturbe le système. La morale de l’histoire : si on détruit la classe ouvrière, productrice de richesses et de valeur, on détruit le niveau de vie des classes moyennes.
Pour cette « masse atomisée », vous parlez de non-conscience. Quelles sont les classes sociales en situation de « fausse conscience » ?
Le monde ouvrier est en état de conscience suicidaire. Et la catégorie « cadres et professions intellectuelles supérieures » (CPIS) est en état de fausse conscience. On établit en général assez spontanément un lien entre ces deux groupes et le système politique français actuel. Presque un ouvrier sur 2 vote Rassemblement national (RN), tandis que la majorité des cadres sup voteraient Macron. Mais l’idée que la politique française est ainsi structurée est une pure escroquerie : ensemble, les deux ne font que 45% des suffrages. Le reste a été représenté aux élections européennes de 2019 par une trentaine de listes. Les ouvriers sont dans une conscience suicidaire et pervertie : ils savent le mal que le libre-échange et l’euro leur ont fait, ils sont dans un rapport antagoniste aux classes supérieures, mais ils sont aussi souvent engagés dans une xénophobie de type RN qui leur fait aller chercher des coupables en dessous d’eux. Le groupe CPIS, présenté comme une classe « ouverte » de « winners », est le contraire de ça. Elle est largement mais pas seulement accrochée aux échelons moyens et inférieurs de l’appareil d’État, elle est mal payée, ses revenus baissent. Je l’appelle les « losers d’en haut ». Pour Marx, c’est une petite bourgeoisie. C’est une classe avec de petits privilèges, en insécurité économique, dont les enfants risquent de chuter économiquement, et qu’on entretient dans la fausse conscience d’être des winners. Mais avec la réforme des retraites qui menace tout le monde, y compris la petite bourgeoisie CPIS, et au cœur de ce groupe, les profs, on assiste à l’émergence d’une conscience réaliste en son sein. Les sociétés entrent en instabilité quand la petite bourgeoisie participe à la contestation. Je pense qu’on y va.
La réforme des retraites marque donc un tournant selon vous ?
Nous sortons d’un cycle sociétal situé entre 1968 et 2018 –dont j’approuve la plupart des réalisations, comme l’émancipation des femmes et de l’homosexualité, sauf l’effondrement de la conscience de soi national – et  entrons dans un autre: la baisse du niveau de vie ramène les problématiques économiques au premier plan, et avec elles, la lutte des classes. Les gilets jaunes, qui relèvent de ma catégorie « prolétariat », ont exprimé des valeurs universelles de survie, et se sont attirés la sympathie des deux tiers de la société française. Ils sont le contraire du lepénisme, une sortie possible du lepénisme qui, lui, à chaque second tour, est rejeté par les deux tiers des Français. Les affrontements de classe sont en train de se généraliser. Macron, par sa réforme des retraites, met toute la société en situation d’insécurité. Le monde du travail est un monde dur, où règne l’anxiété. Mais ce qui faisait que la France restait malgré toutes ses difficultés une société stable, c’était l’horizon de la retraite, comme un refuge. Or, le macronisme est en train de dire aux Français que désormais, l’anxiété économique, ce sera jusqu’à la mort. Bourdieu aurait parlé de changement civilisationnel.
Dans mon livre, je parle beaucoup des enseignants. Les macronistes, mis en situation de toute-puissance par un accident historique qu’ils ne comprennent pas eux-mêmes, en sous-estiment dramatiquement l’importance idéologique. Beaucoup ont voté Macron. Mais le corps enseignant se trouve au cœur des groupes menacés. Parce que le niveau de vie baisse, ils ne seront pas augmentés. Quelles que soient les promesses. Or le corps enseignant, c’est la production ou la transmission d’une pensée dominante. S’il cesse de se croire à l’abri, nous entrerons dans une phase d’évolution idéologique rapide.
Je décris une « cascade de mépris descendants » : l’aristocratie stato-financière qui méprise la petite bourgeoisie CPIS (dont les enseignants font partie), qui elle-même méprise les prolos qui votent RN, puis le prolétaire RN qui méprise le Français d’origine maghrébine. Tandis que tout le monde oublie la masse centrale atomisée qui n’a aucune conscience de soi. C’est une représentation pessimiste de la société. Je suis incapable de l’affirmer, mais l’acceptation par le corps enseignant de la réalité, qu’ils font partie des perdants du système, pourrait produire un renversement: une contestation qui regarde partout vers le haut, avec l’aristocratie stato-financière comme cible.
En même temps votre livre est assez pessimiste, au moins sur les quinze prochaines années…
Il parle du déclin économique à venir, du piège de l’euro et de la difficulté de s’en sortir. J’y explique qu’à partir de 2030 le niveau éducatif médian va baisser. Le niveau de vie des retraités va entamer une chute accélérée à partir de 2025. Les enfants de la petite bourgeoisie sont sur une trajectoire de déclin. C’est un livre de dévoilement. L’accès à la vérité, à une juste vision de soi-même en tant que société et en tant que citoyen est fondamental. Je décris des processus inquiétants, mais pour donner aux gens une conscience claire des enjeux. Elle leur permettra d’affronter la réalité et d’inventer des solutions. Au stade actuel, nous coulons dans la  pauvreté, le mépris, la violence.
Mais je montre aussi que, contrairement au discours dominant sur la fragmentation ou l’archipellisation, la France est globalement de plus en plus homogène. Avec, hors des 1% du haut, des chutes parallèles, pour toutes les classes, pour les jeunes, pour les vieux, sans montée des inégalités. La baisse du niveau éducatif touche les enfants de cadres comme les enfants d’ouvriers. Et je note le réarmement intellectuel des groupes dominés, dont les enfants les plus intelligents n’ont plus accès aux études supérieures, tandis que monte en haut de la société le taux de crétins diplômés. Je pense très concrètement aux jeunes leaders gilets jaunes l’emportant sur les jeunes énarques qui entourent Macron.
Vous parlez d’aristocratie « stato-financière » dans votre livre. L’adversaire dans cette lutte de classes n’est donc pas le grand capital ?
Il ne faut pas se tromper d’adversaire. Le néolibéralisme de type anglo-américain domine dans le monde. Mais en France, la majorité des gens qui sont aux commandes sont issus de l’ENA. Il s’agit de hauts fonctionnaires d’un conformisme qui défie l’imagination, essayant de singer le néolibéralisme anglo-saxon sans la capacité intellectuelle ni même instinctive de faire du capitalisme. Lorsqu’ils gouvernent une entreprise privée, c’est le plus souvent pour la ruiner. Ils sont habitués à vérifier et à comprimer la dépense publique. Ce qu’ils ont tiré du néolibéralisme, c’est qu’en privatisant les banques et les entreprises, ils pourraient s’enrichir. Ceci n’est pas du capitalisme mais de la corruption d’État. Ce sont aussi les gens qui ont fait l’euro, monnaie antilibérale, étatique, qui veut imposer sa loi à la société. Géré d’une manière favorable à l’Allemagne, l’euro a entraîné la destruction de l’industrie en France. Dans ce champ de ruine, ce qui émerge, c’est l’État, une haute bureaucratie autoritaire, qui s’appuie de plus en plus exclusivement sur sa police. L’ennemi de classe, pour tous, c’est l’aristocratie stato-financière. Il n’y a plus de bourgeoisie industrielle en France. Le Medef est une blague. Tant que la contestation s’acharnera contre le monstre libéral dans un pays où l’État monte sans cesse en puissance, on n’en sortira pas.
Vous redoutez même un coup d’État… Parce que vous avez lu « le 18 Brumaire » ?
Non. Un coup d’État comme celui qu’analyse Marx dans « Le 18 Brumaire » découlait d’une autonomisation de l’État qui résultait du désaccord entre les catégories dirigeantes de la société. La France actuelle est différente. Nous ne vivons pas de désaccords entre plusieurs groupes dirigeants, agraire, industriel ou financier. La société civile a implosé, il n’existe pas de force aristocratique ou bourgeoise à l’extérieur de l’État.
Le système des partis a explosé. Les gens trouvent ça nouveau et intéressant. Mais la vérité, c’est que leur disparition, comme le recrutement sur CV d’une Assemblée nationale par La République En Marche, a créé les conditions d’une libération de l’Etat de tout contrôle par les citoyens. C’est cette puissance nouvelle et solitaire qui permet au groupe dirigeant d’essayer d’imposer ce régime de retraite qui prépare la baisse du niveau de vie des générations futures. L’Etat se sent tellement fort qu’il hésite même à se servir de la CFDT pour lâcher en cours de route la contestation, son rôle traditionnel !
Je n’aime pas le nom de « système de retraite universel ». Le mot universel est beau. La retraite universelle pour des gens qui ont des espérances de vie différentes est une escroquerie. Cela signifie que les gens qui sont les moins mal payés vont avoir des retraites financées par les gens les plus mal payés et qui vivent moins longtemps. Pour qualifier l’idée d’un État qui veut imposer sa loi à la société, mettre au pas tous les corps sociaux, toutes les diversités dans un régime unique, il existe un mot allemand : « Gleichschaltung », qui signifie « mise au pas » et « synchronisation » – et c’était l’un des concepts premiers du national-socialisme. Nous ne sommes certes pas dans une Gleichschaltung national-socialiste. Mais osons le concept d’une « Gleichschaltung macroniste ».
Sur le ton de la blague, j’avais dit que l’union de la gauche et de la droite n’allait pas suffire à Macron, et qu’il allait devoir s’entendre avec le Front national pour aller au bout de ses projets. Ce n’est plus une blague. Je suis ici dans mélange d’analyse rigoureuse et d’instinct historique. Je suis de plus en plus frappé par ce que le macronisme et le RN ont en commun. Ils ont une théorie commune de dépassement du clivage droite-gauche. Le macronisme est né de son acceptation de la thèse centrale du FN : l’UMPS. Mais la démocratie, c’est justement l’alternance gauche-droite. Lorsque vous commencez à dire que c’est dépassé, vous êtes en zone « fascistoïde ».
Ils ont aussi en commun la violence. Verbale, avec le rejet des français d’origine étrangère dans le discours du FN, ou chez Macron lorsqu’il insulte le peuple français. Le macronisme est passé à la violence physique, au moment de l’affaire Benalla. Puis à la violence économique avec des taxes qui auraient mis hors d’état de vivre une partie de la société française, tentative qui a débouché sur la révolte des gilets jaunes. Le comportement de la police a changé, entraînée par le nouveau régime à ne plus protéger les personnes mais les biens. Ce changement a produit ces mains arrachées, ces manifestants éborgnés, ces enfermements arbitraires. Cette violence d’État se fait par l’intermédiaire de « forces de l’ordre »  qui votent à 50% pour le RN, et Marine Le Pen joue en fait un jeu assez trouble sur la répression. Elle aurait pu s’y opposer…
La société française est atomisée politiquement, l’État de plus en plus puissant, mais de plus en plus incapable de gérer l’économie parce qu’il est encastré dans la zone euro. Oui on peut faire l’hypothèse d’un coup d’État dans les années qui viennent. Nous avons été très surpris par l’arrivée de Macron au pouvoir. Mais pourquoi penser que les surprises vont s’arrêter ? Les véritables accidents historiques surviennent lorsque quelque chose qui paraissait impensable tout d’un coup se réalise. Je suis conscient d’aller un peu trop loin dans mon analyse et mon exercice de prospective. Mais c’est précisément pour éviter une mauvaise surprise supplémentaire.
Entretien réalisé pour l’Humanité-Dimanche

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Je reproduis ici généralement ce qui fait la une de l’Humanité sachant que mes lecteurs n’ont pas nécesssairement le réflexe de consulter ce journal pourtant indispensable au soutien de leurs revendications et de leur lutte. Au moment où nombreux sont les militants communistes engagés dans les luttes, directement ou dans leurs syndicats, la parole ne leur est donnée que rarement, il est indispensable pour aujourd’hui comme pour demain que les idées communistes autant que l’action des communistes apparaissent. Ne serait-ce que pour garantir le retrait de la réforme sur les retraites et l’amélioration du système actuel ! La victoire des salariés n’est pas loin mais cela va nécessiter un changement de politique dont le contenu ne saurait se passer des propositions des communistes (augmentation des salaires, nouvelle fiscalité taxant le capital, suppression des exonérations de cotisations patronales , etc.)

Posté par jacques LAUPIES le 24 janvier 2020

 

Le 9 janvier à Paris. Manifestants de la RATP dans le cortège, lors de la quatrième journée de mobilisation contre la réforme des retraites. Marie Magnin/Hanslucas

Le 9 janvier à Paris. Manifestants de la RATP dans le cortège, lors de la quatrième journée de mobilisation contre la réforme des retraites. Marie Magnin/Hanslucas

EXÉCUTIF. « LE GOUVERNEMENT UTILISE TOUS LES LEVIERS POUR PASSER EN FORCE »

Vendredi, 24 Janvier, 2020

Refus d’écouter les syndicats lors des négociations, volonté de précipiter les votes à l’Assemblée nationale… pour imposer son système à points, le gouvernement piétine allègrement le processus décisionnel démocratique.

 

Le projet de loi portant sur la réforme des retraites est présenté ce vendredi en Conseil des ministres. Le gouvernement a un calendrier bien précis en tête et entend faire adopter le texte au plus vite, au plus grand mépris de ce que veulent les Français. Après avoir méprisé les partenaires sociaux et les manifestants, il entend mettre aux ordres l’Assemblée nationale pour qu’elle lui laisse les mains libres avant le premier tour des élections municipales, fixé au 15 mars.

1 Mépris de la rue, mépris des syndicats

«  La démocratie, ce n’est pas la rue. » Cette petite phrase d’Emmanuel Macron, prononcée sur la chaîne américaine CNN en septembre 2017, en pleine réforme du Code du travail, n’était pas passée inaperçue. D’entrée de jeu, elle avait donné le ton de son mandat et de sa pratique du pouvoir. Un ton arrogant, d’un chef d’État sûr de sa vérité et de sa légitimité, qui a dicté la stratégie du gouvernement face au mouvement social contre la réforme des retraites.

Cela s’est vu lors des négociations syndicales, d’abord. Le gouvernement, malgré le rapport de forces, les millions de gens dans la rue et plus de 40 jours de grève, n’a rien voulu entendre. Lors de ses vœux du 31 décembre, le président avait donné la marche à suivre, après avoir disserté sur l’esprit de la réforme : « J’attends du gouvernement d’Édouard Philippe qu’il trouve la voie d’un compromis rapide dans le respect des principes que je viens de rappeler. » Autrement dit, circulez, il n’y a rien à négocier, sauf si vous êtes déjà d’accord avec le texte.

Le gouvernement s’est ensuite attelé à isoler la CGT, « qui ne veut pas discuter », et à flatter la CFDT, ce « partenaire réformiste », pour diviser le front syndical. Tout ça pour finalement ne laisser qu’un rachitique osselet à ronger à la centrale syndicale dirigée par Laurent Berger : le retrait – provisoire – de l’âge pivot d’ici 2027, reporté normalement à une prochaine conférence de financement de la réforme des retraites, mais reste bien en place l’« âge d’équilibre » au cœur de la réforme. Sur le fond de sa réforme, l’exécutif aura donc fait la sourde oreille face à la colère de la rue comme à celle des syndicats, y compris les plus proches de ses idées.

2 Une Assemblée nationale niée dans son rôle

Après avoir réduit au minimum les marges de négociation avec les syndicats et muselé le « dialogue social », le gouvernement s’apprête à lancer l’offensive au Parlement. Tout est fait pour que la loi soit adoptée le plus rapidement possible. D’abord, l’examen se fera en procédure accélérée, à partir du 17 février, ce qui limitera au maximum la navette parlementaire entre l’Assemblée et le Sénat, et les possibilités d’amendements.

Ensuite, il y a le choix de créer ad hoc une commission dédiée à la réforme des retraites. Dépossédant, au passage, la commission des Affaires sociales. «  C’était pourtant le lieu naturel d’examen de ce texte, dénonce Pierre Dharréville, député communiste et membre de cette commission. Le gouvernement et les macronistes veulent mettre en place une commission à leur main pour cadenasser le débat. Rien ne justifie d’infliger un tel acte d’autorité et de désavouer ainsi le fonctionnement de l’Assemblée nationale.  » Cette commission de circonstance permet en effet de changer le casting des députés et d’introduire des VRP obéissant à la réforme, Guillaume Gouffié-Cha, Jacques Maire ou encore Nicolas Turquois.

Enfin, pour accélérer encore plus la procédure, le gouvernement évoque un recours à des ordonnances, c’est-à-dire des textes législatifs émanant directement de l’exécutif. Ils devront être ensuite simplement validés par le Parlement. Une formalité dans un hémicycle ultradominé par la Macronie. « Ils veulent utiliser la procédure accélérée pour restreindre le débat et demander des ordonnances pour s’approprier les prérogatives du Parlement, résume Pierre Dharréville. Un calendrier réduit et contraint d’autant plus inquiétant que les députés de l’opposition n’ont pas encore eu accès aux résultats de l’étude d’impact de la réforme. «  Cela s’inscrit dans le mépris vis-à-vis de l’Assemblée nationale, qui est vue par Emmanuel Macron comme une simple chambre d’enregistrement », complète le député insoumis Éric Coquerel.

D’après le Journal du dimanche, l’exécutif a même envisagé un recours au fameux « 49.3 », qui permet au gouvernement d’imposer un texte en mettant en jeu sa responsabilité (risque inexistant avec une majorité de 350 députés LaREM). Deux ministres, Élisabeth Borne et Muriel Pénicaud, ont finalement réfuté toute velléité du gouvernement à utiliser cet outil controversé. Mais la rumeur persiste à hanter les couloirs de l’Assemblée. «  Le 49-3 est d’abord un outil contre la majorité, admet Pierre Dharréville . Mais que le gouvernement l’évoque montre qu’il ne s’interdit rien et entend utiliser tous les leviers possibles pour passer en force. »

3 Chèque en blanc et fausses promesses

La Macronie a trouvé une parade rhétorique à toutes les accusations. Reprochez à un marcheur ses coups de canif dans le contrat démocratique et il vous renverra automatiquement à l’élection d’Emmanuel Macron au suffrage universel comme argument d’autorité. Exemple avec ce vif échange à l’occasion de la séance de questions au gouvernement du 21 janvier dernier. Au député PCF Pierre Dharréville qui reproche le « passage en force » de l’exécutif et son « déni de démocratie » sur la réforme des retraites, Édouard Philippe rétorque : « Le projet de création d’un système universel de retraite n’est pas sorti de je ne sais quel chapeau, il a été évoqué par Emmanuel Macron durant la campagne présidentielle, il a été évoqué par les candidats pendant la campagne des législatives, et le peuple français a envoyé dans cette Assemblée une majorité de députés qui se retrouvent dans cette idée. C’est la souveraineté nationale qui s’est e xprimée. »

Dans le récit que se racontent les macronistes, l’élection d’Emmanuel Macron, ses 20,7 millions de voix au second tour et la victoire de LaREM aux législatives qui se sont tenues immédiatement après confèrent un blanc-seing au président de la République jusqu’en 2022. LaREM aurait été portée au pouvoir uniquement sur un programme auquel adhèrent pleinement une majorité de Français, et c’est ce programme que l’exécutif applique.

Et qu’importent les conditions particulières du scrutin, que le chef de l’État doive son score au vote-barrage contre Le Pen. Qu’importe aussi que, malgré une grève de plus de 40 jours, malgré les tentatives de diaboliser les grévistes, 61 % des Français restent pour le retrait de la réforme, selon un sondage Elabe publié mercredi. Qu’importe, surtout, que la réforme des retraites ne corresponde pas du tout au programme du candidat Macron. Car, s’il promettait effectivement la mise en place d’ «  un système universel avec des règles communes de calcul des pensions », il jurait aussi : « Nous ne toucherons pas à l’âge de départ à la retraite, ni au niveau des pensions. »

Puisqu’il aime à singer Jacques Chirac, Emmanuel Macron pourrait bientôt faire sienne cette phrase de son prédécesseur : « Les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent. » Car, avec l’âge pivot, on sait désormais qu’il faudra travailler plus longtemps, au moins jusqu’à 64 ans (l’âge légal étant à 62), pour toucher pleinement ses droits, et même jusqu’à 67 ans pour ceux nés après 1990. Quant au passage d’un calcul de la retraite sur les 25 meilleures années de carrière à un calcul sur l’ensemble de la carrière, il fait craindre un nivellement général par le bas des niveaux de pensions, tout comme l’encadrement de la part du PIB allouée aux retraites. Soit tout l’inverse de ce pour quoi la souveraineté nationale se serait exprimée.

Cyprien Caddeo

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RETRAITES : LE PROJET DE LOI DÉCRYPTÉ POINT PAR POINT (Dossier publié dans l’Humanité)

Posté par jacques LAUPIES le 23 janvier 2020

https://twitter.com/i/status/1220082422584397824

Lundi, 13 Janvier, 2020

Le gouvernement a achevé la rédaction de son avant-projet de loi « instituant un système universel de retraite » par points, qu’il a transmis au Conseil d’Etat. Avant son passage en Conseil des ministres, prévu le 24 janvier, l’Humanité en décrypte les principaux articles.

Le projet de loi « instituant un système universel de retraite » est désormais public. En 64 articles, le texte détaille le contenu et les modalités de mise en œuvre du régime de retraite unique par points et confirme les craintes exprimées par ses opposants. De la valeur du point à l’âge pivot en passant par la pénibilité et l’ouverture du système de retraites aux fonds de pensions vautours, le projet de loi donne du grain à moudre à celles et ceux qui, depuis le 5 décembre, combattent une réforme régressive. Décryptage.

Pas de garantie sur la valeur du point

« Les valeurs d’acquisition et de service du point seront déterminées par le conseil d’administration de la Caisse nationale de retraite universelle, en tenant compte des projections financières du système. La valeur du point ne pourra pas baisser (…). Les valeurs d’acquisition et de service seront fixées par défaut en fonction de l’évolution annuelle du revenu moyen par tête (…). Toutefois, à tit re transitoire, des modalités de montée en charge seront prévues (…) afin notamment de ne pas nuire à l’équilibre du système. » (Article 9)

C’était l’un des gros sujets de controverse de la réforme des retraites : le point sera-t-il la variable utilisée pour baisser les pensions ? En réponse, le premier ministre s’était engagé, le 11 décembre, à inscrire dans la loi une « règle d’or précisant que la valeur du point ne pourra pas baisser ». Un mois plus tard, la promesse est réduite à peau de chagrin : si, à son article 55 sur le pilotage financier du système, l’avant-projet de loi gouvernemental prévoit bien que « les taux de revalorisation » du point « ne peuvent pas être inférieurs à l’évolution des prix », il ne garantit pas le taux de rendement de 5,5 % annoncé (un point acheté 10 euros devait rapporter 0,55 euro par an à la retraite). L’article 9 précise ainsi qu’avant 2045, la revalorisation du point devra être comprise entre l’évolution des prix et celle du revenu moyen. Et ce n’est qu’à partir de 2045 que la règle « par défaut » sera d’indexer la valeur du point sur le revenu moyen… sauf si « un décret détermine un taux différent ». Concrètement, cela signifie que le prix d’achat du point pourrait monter sans que sa valeur de service suive le même rythme (c’est-à-dire le montant de la pension auquel il donne droit). C’est ce qui est arrivé à l’Agirc-Arrco. Conséquence, le rendement du point chuterait, et la pension avec.

Un âge pivot évolutif

« Le système universel de retraite fonctionnera autour d’une référence collective, correspondant à l’âge auquel les assurés pourront partir à “taux plein”, et autour de laquelle s’articulera un mécanisme de bonus/malus : l’âge d’équilibre. (…) Les coefficients de majoration et de minoration seront à la main du conseil d’administration de la Caisse nationale de retraite universelle. À défaut, lors de l’entrée en application du système universel de retraite, ils seront fixés par décret à 5 % par an (…). L’âge d’équilibre sera fixé par une délibération du conseil d’administration de la Caisse nationale de retraite universelle en tenant compte des projections financières du système. À défaut, l’âge d’équilibre évoluera à raison des deux tiers des gains d’espérance de vie à la retraite. » (Article 10)

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’âge pivot ne disparaît pas du projet de loi gouvernemental. Il en demeure même l’un des rouages essentiels. Le « recul » du gouvernement ne porte que sur l’instauration d’un âge d’équilibre dans le système actuel. Concernant le futur système, l’âge d’équilibre a bien pour objectif « d’inciter les Français à partir plus tard » en retraite. Il articule le principe d’une décote, dès lors que l’on part avant, et d’une surcote dès lors que l’on part après. Il sera fixé en fonction « des projections financières du système », ce qui en fait une parfaite variable d’ajustement. En outre, il pourra évoluer en fonction des gains d’espérance de vie afin de respecter l’équation consacrée par le rapport Delevoye : deux tiers de vie active pour un tiers de vie à la retraite. Si l’article 23 du projet de loi sacralise l’âge légal de départ à la retraite à 62 ans, le coefficient de majoration et de minoration – comprenez le taux de la décote et de la surcote – sera quant à lui fixé « par décret à 5 % par an ». Ce qui revient, en réalité, à rendre l’âge légal de départ virtuel puisque associé, automatiquement, à une décote importante.

Le gel des pensions

« Les modalités d’indexation des retraites resteront fixées sur l’inflation (…). Le conseil d’administration de la Caisse nationale de la retraite universelle pourra toutefois prévoir un autre taux de revalorisation pour garantir le respect de la trajectoire financière pluriannuelle (…). En tout état de cause, le niveau des pensions est garanti dans le temps : aucune baisse des retraites ne sera p ermise. » (Article 11)

En apparence pas de changement : les retraites une fois liquidées continueront d’évoluer comme aujourd’hui, c’est-à-dire que leur montant sera revalorisé comme les prix, et non comme les salaires. Notons que cela n’enrayera pas une certaine chute du pouvoir d’achat des retraités au fil du temps par rapport aux actifs, les prix progressant en moyenne moins vite que les salaires. Mais surtout, l’article 11 énonce, en même temps que cette règle d’indexation, la possibilité d’y déroger. Dans les faits, on pourra aussi bien donner un coup de pouce aux retraites que les geler en cas de non-respect de la trajectoire financière du système universel, qui prime en toutes circonstances. L’article précise certes qu’ « aucune baisse des retraites ne sera permise » : le « coefficient de revalorisation » interdit en effet toute évolution négative du montant des retraites. Mais le gel des pensions correspondra bien à une baisse de leur valeur réelle rapportée aux prix.

Cumul emploi-retraite : vers le travail sans fin

« Afin d’accroître l’attractivité du dispositif de cumul emploi-retraite, le présent article simplifie fortement le dispositif et le rend plus attractif. Il sera désormais permis aux assurés partis à la retraite de s’ouvrir de nouveaux droits à la retraite lorsqu’ils exercent une activité. (…) L’amélioration du dispositif du cumul emploi-retraite est prévue dès le 1er  janvier 2022, sans attendre l’entrée en vigueur du système universel. » (Article 26)

Travailler en tant que retraité et continuer à accumuler des droits, c’est la nouveauté du projet gouvernemental, qui entend faciliter et développer, dans son système universel, mais également dans le système actuel, le cumul emploi-retraite. Ainsi le projet de loi prévoit-il l’acquisition de droits supplémentaire calculés « à partir de l’âge d’équilibre » (le fameux âge pivot encore une fois mentionné) pour les personnes ayant déjà liquidé leurs droits à la retraite mais qui poursuivraient une activité professionnelle. Permis aujourd’hui mais strictement encadré et plafonné, le cumul emploi-retraite sera, en outre et « dès 2022 », considérablement facilité. Dans un contexte où près d’un retraité sur deux n’est plus en activité au moment de son départ en retraite et où le chômage et la précarité dans l’emploi des jeunes sont alarmants, le gouvernement entend ouvrir la porte au travail à vie.

Les départs anticipés à 60 ans de plus en plus virtuels

« Le dispositif de carrières longues sera maintenu. (…) Il ouvre le droit à un départ en retraite dès 60 ans aux assurés ayant commencé tôt leur activité (avant l’âge de 20 ans) et ayant effectué une carrière longue. Comme aujourd’hui, le bénéfice de ce dispositif reposera sur la durée d’activité (…). (La retraite) sera calculée avec un âge d’équilibre abaissé de deux années ; toutefois, la possib ilité de surcoter ne sera pas ouverte avant l’âge d’équilibre de droit commun. » (Article 28)

Partir à 60 ans dans le régime universel pour ceux qui ont commencé à travailler avant 20 ans, la belle affaire ! Examinons chaque condition. Primo, l’âge pivot sera « abaissé de deux années » : en clair, cela signifie 10 % de décote en cas d’âge d’équilibre baissé à 62 ans au lieu de 64 ans. Et comme l’âge d’équilibre est amené à évoluer à raison des deux tiers des gains d’espérance de vie, il atteindrait, selon les hypothèses du rapport Delevoye, 66,25 ans pour la génération 1990 pour les carrières « normales », et donc 64,25 ans pour les carrières longues : la décote dépasserait 21 % en cas de départ à 60 ans… Enfin, il faudra avoir cumulé une durée d’activité de 516 mois (ce que le futur système assimile à une « carrière complète »), c’est-à-dire 43 années pour la génération 1975 : il faudra donc avoir commencé à travailler avant l’âge de 17 ans. Et comme cette durée évoluera elle aussi « comme l’âge d’équilibre », il faudrait pour la génération 1990 avoir travaillé 44,25 ans pour pouvoir partir à 60 ans, c’est-à-dire avoir commencé à travailler à 15 ans et demi à peine… En clair : cette possibilité deviendra purement virtuelle.

Une reconnaissance très appauvrie de la pénibilité

« Que l’on exerce une fonction pénible dans le secteur privé ou dans un service public, ceci doit ouvrir à tous les mêmes droits. Le présent article étend dans le système universel de retraite aux agents publics civils et aux assurés des régimes spéciaux, à l’exception des marins et des militaires, le bénéfice du compte professionnel de prévention (C2P). (…) Le dispositif continuera de permettre u n départ en retraite au plus tôt à compter de 60 ans en fonction du nombre de points affectés à cette utilisation, avec une diminution à due proportion de l’âge d’équilibre. » (Article 33)

C’est sans doute l’un des sujets qui va accaparer les négociations ces prochaines semaines. La prise en compte de la pénibilité au travail sera « un des piliers de l’universalité », répète à l’envi le gouvernement. Pourtant, si le projet de loi étend les six facteurs de risques aujourd’hui reconnus aux salariés du régime général à ceux de la fonction publique et à ceux des feus régimes spéciaux (à l’exception des marins et des militaires), l’exécutif refuse de réintroduire dans le calcul de la pénibilité les quatre critères supplémentaires mis en place sous François Hollande et supprimés dès 2017 à l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron (port de charges lourdes, postures pénibles, exposition aux produits chimiques dangereux et vibrations mécaniques). Une prise en compte de la pénibilité qui permettra « au plus tôt » un départ anticipé à 60 ans « minimum », moyennant, en sus, une décote. Pour faire passer la pilule de la régression des acquis, le gouvernement fait valoir l’abaissement du seuil du travail de nuit – qui passe de 120 à 110 nuits travaillées par an.

Les départs anticipés restreints dans la fonction publique

« Le présent article fixe les règles de retraite spécifiques aux fonctionnaires qui concourent à des missions publiques de sécurité, de surveillance ou de contrôle. Sous réserve d’avoir effectivement effectué des missions comportant une dangerosité particulière, pendant une durée fixée par décret, ces agents pourront partir plus tôt à la retraite. Si ces conditions ne sont pas réunies, leurs condi tions de départ à la retraite seront celles de droit commun. » (Article 36)

Le projet de loi enterre discrètement le dispositif des catégories actives. Ce système permet aujourd’hui aux agents de la fonction publique exerçant un métier particulièrement pénible de partir à la retraite de manière anticipée, 5 ou 10 ans avant l’âge légal (soit à 57 ou 52 ans). Dans le détail, plus de 700 000 personnes en bénéficient aujourd’hui, parmi lesquelles : les policiers, les surveillants pénitentiaires, les douaniers, les égoutiers ou les personnels hospitaliers (aides-soignants, paramédicaux, etc.). Dans son projet de loi, le gouvernement assure que certains fonctionnaires pourront continuer à bénéficier d’un départ anticipé, mais ne précise ni l’âge du départ en question, ni la durée d’exposition nécessaire pour en bénéficier, puisque cette dernière sera fixée ultérieurement par décret. Impossible de savoir combien d’agents y auront droit. La pénibilité dans la fonction publique est pourtant bien réelle. Selon la Dares, près de 83 % des agents du secteur hospitalier sont soumis à des contraintes posturales et articulaires, et plus de 53 % soulèvent régulièrement des charges.

La mort des régimes dits « spéciaux »

« L’intégration des assurés des régimes spéciaux au système universel de retraite doit se faire dans le cadre d’une transition, qui éteint très progressivement les spécificités dont pouvaient se prévaloir leurs bénéficiaires, notamment en matière d’âge de départ anticipé. Le présent article habilite ainsi le gouvernement à déterminer par ordonnance les règles de transition en matière d’âge de dépa rt à la retraite et d’âge d’équilibre applicables aux anciens assurés des régimes spéciaux. » (Article 39)

Sans surprise, le projet de loi confirme ce qu’Édouard Philippe avait déjà énoncé : la fin des régimes spéciaux. Tous les cotisants de ces régimes, qui d’ailleurs surcotisent, seront désormais affiliés à l’assurance-vieillesse du régime général. Sous couvert de « stricte équité dans les efforts réalisés par les assurés », le gouvernement foule aux pieds la compensation, via un départ anticipé à la retraite, de la pénibilité des métiers. L’exécutif entend aller vite sur les périodes de transition d’un régime à l’autre, et se donne le dernier mot sur « les modalités de convergence (…) dans le cadre d’une période de transition qui ne pourra excéder vingt ans ». Les travailleurs indépendants et les professions libérales sont également concernés, sans exception. Pour les professions libérales, la période de transition est fixée à 15 ans maximum et sera ouverte dès 2025.

Un minimum de retraite à 85 % du Smic… en théorie

« Afin de garantir une retraite adéquate à tous les assurés ayant longtemps travaillé sur des rémunérations modestes, le présent article prévoit un minimum de retraite accordé à compter de l’âge de référence. Ce dispositif garantira aux assurés ayant effectué une carrière complète une retraite nette égale à 85 % du Smic net. » (Article 40)

C’est l’un des grands leurres de la réforme, confirmé dans cet article. Promis dès 2003 pour application en 2008, le minimum de retraite à 85 % du Smic n’a jamais vu le jour. Et il risque de rester une chimère pour nombre de retraités modestes, en raison des conditions posées pour y prétendre : « Effectuer une carrière complète », c’est-à-dire, selon les critères retenus par la loi, justifier d’une durée d’activité de 516 mois (soit 43 années) pour la génération 1975, durée qui pourra être prolongée pour les générations postérieures des deux tiers des gains d’espérance de vie, selon la même règle que celle fixée pour l’âge d’équilibre. Et justifier, pour chacune de ces années, d’un total de points au moins égal à celui que rapportent 600 heures payées au Smic. S’il manque des points, le minimum de pension théorique sera « proratisé », diminuant ainsi son montant.

Les droits des chômeurs pénalisés

« Les périodes de chômage donneront lieu à l’acquisition de points sur la base des indemnités versées à ces assurés au titre de ces périodes, notamment l’allocation de retour à l’emploi (…). Ceci constituera une avancée majeure par rapport au système actuel, qui est fondé sur la validation de trimestres assimilés. » (Article 42)

En attribuant des points de retraite aux allocations chômage, le gouvernement se vante d’un grand progrès « au titre de la solidarité ». Pourtant, dans le système actuel, le calcul sur les 25 meilleures années – ou les 6 derniers mois pour la fonction publique – neutralise de fait ces périodes « d’interruption d’activité involontaire ». Les quelques points de retraite cumulés pendant les périodes de chômage par exemple ne sauraient, en réalité, annuler les effets sur le montant de la pension, de la prise en compte de la carrière complète. Déjà lourdement pénalisés par la réforme de l’assurance-chômage, les privés d’emploi se retrouvent ainsi doublement sanctionnés. Pour ce qui est de la prise en compte des congés maladie, le projet de loi demeure flou étant donné qu’il renvoie à la publication d’un décret ultérieur, le seuil de jours d’arrêt cumulés annuellement ouvrant droit à des points de retraite.

Un recul des droits familiaux

« Le présent article prévoit la mise en place d’un dispositif unique de majoration en points de 5 % accordée par enfant et dès le premier enfant. (…) Les parents auront toutefois la possibilité de se partager cette majoration (…). Une majoration supplémentaire de 1 % sera attribuée à chaque parent d’au moins trois enfants (…). Les parents pourront attribuer d’un commun accord cette majoration tota le de 2 % à un bénéficiaire unique. » (Article 44)

Mettre fin aux inégalités en matière de droits familiaux : c’est l’un des axes de communication du gouvernement pour vendre sa réforme. Malgré les semaines de contestation, et de contre-argumentaire démontant, entre autres, une quelconque amélioration des droits familiaux dans le futur système, le gouvernement, sur ce point, n’a bougé qu’à la marge. Le projet de loi prévoit ainsi une majoration de la pension de 5 % dès le premier enfant, alors que le système actuel octroie 10 % de majoration à partir du troisième enfant à chaque parent. En apparence plus favorable, le nouveau dispositif en balaie un autre : la majoration de la durée d’assurance qui fixe des gains de trimestres au titre de la maternité et de l’éducation des enfants, à 8 dans le secteur privé et 2 dans la fonction publique. L’ajout récent dans le projet de loi d’une majoration supplémentaire de 1 % attribuée à chaque parent d’au moins trois enfants ne suffit pas à compenser les pertes induites par le passage à l’universalité.

Réversion pour les veuves et veufs : certains y perdront

« La retraite de réversion sera attribuée à partir de l’âge de 55 ans. Elle ne sera pas soumise à condition de ressources. (…) Elle sera fixée de telle sorte que la retraite de réversion majorée de la retraite de droit direct du conjoint survivant corresponde à 70 % des points acquis de retraite par le couple. Elle sera attribuée sous condition de durée de mariage et de non-remariage après le décè s. (…) Une ordonnance précisera les modalités de garantie des droits pour les conjoints divorcés. » (Article 46)

Le projet de loi gouvernemental bouleverse profondément les règles en vigueur actuellement et relatives à la réversion. Initialement prévu à 62 ans, le droit à perception d’une pension de réversion pour les veuves et les veufs a finalement été abaissé – sur la base des règles actuelles du secteur privé – à 55 ans. Les concernés du secteur public sont en revanche grands perdants puisque aucune limite d’âge n’était jusqu’alors exigée. Aujourd’hui soumise à conditions de ressources (dans le secteur privé), la réversion ne le sera plus dans le futur système. Par contre, si aujourd’hui les épouses/époux, ex-épouses/ex-époux peuvent y prétendre, les droits à la réversion ne seront plus ouverts que sous conditions de durée de mariage et de non-remariage après le décès. Le nouveau dispositif ne s’appliquera en outre qu’aux « conjoints survivants des conjoints décédés qui auront été intégrés au système universel ». En d’autres termes, les nouvelles règles n’entreront en vigueur que très progressivement à partir de 2037.

Un pilotage guidé par la contrainte budgétaire

« Tous les cinq ans, (…) le conseil d’administration de la Caisse nationale de la retraite universelle propose une trajectoire financière du système de retraite sur un horizon de quarante ans. Il doit toutefois dans ce cadre respecter une “règle d’or” imposant l’équilibre du système sur la première période de cinq ans. Le conseil d’administration détermine à cette fin les paramètres permettant de mettre en œuvre la trajectoire financière (modalités d’indexation des retraites, évolution de l’âge de référence, revalorisation des valeurs d’achat et de service, taux de cotisation et le cas échéant, produits financiers des réserves). Chaque année (…), le conseil d’administration de la Caisse nationale de la retraite universelle propose d’ajuster les paramètres pour assurer le respect de la règl e d’or (…). Si la délibération du conseil d’administration ne respecte pas ces conditions d’équilibre, la loi de financement de la Sécurité sociale de l’année fixe une nouvelle trajectoire. » (Article 55)

L’article 55 est la clé de voûte de la réforme : il soumet le pilotage du régime à un impératif principal qui l’emporte sur tous les autres, l’équilibre des finances. Sous l’empire de cette « règle d’or », tous les paramètres touchant à l’indexation des pensions, à l’âge effectif de la retraite, à la valeur du point, donc au niveau des pensions, sont transformés en simples variables pour atteindre cet objectif d’équilibre budgétaire. Le conseil d’administration du régime universel, où siégeront les représentants des salariés et ceux des employeurs, verra ainsi sa mission étroitement cadrée et surveillée de près par l’autorité politique, qui pourra reprendre la main à tout moment par décret pour le gouvernement ou via le vote de la loi de financement de la Sécurité sociale, côté Parlement.

Un financement aléatoire de la solidarité

« Cet article prévoit la prise en charge de l’ensemble des dépenses de solidarité du système universel de retraite par le fonds de solidarité vieillesse universel. Ses ressources sont constituées, en cohérence avec la nature de ses dépenses, de l’ensemble des recettes fiscales des régimes vieillesse actuels. » (Article 58)

La création du Fonds de solidarité vieillesse universel, ou FSVU, s’accompagne d’une clarification des circuits de financement qui n’est pas sans danger pour les politiques de solidarité assurant la redistribution et la correction des inégalités à l’intérieur du système de retraite. Les compensations pour les périodes de chômage, de maladie, de maternité, ou encore les pensions de réversion seront désormais financés entièrement et exclusivement par l’impôt, et non par les cotisations sociales. Cette fiscalisation de la partie solidaire du système, outre qu’elle déresponsabilise les entreprises en coupant le lien entre le financement des prestations de retraite et le travail producteur de richesses, met ces politiques à la merci des arbitrages des gouvernements, ouvrant la porte à leur possible remise en cause.

La porte ouverte aux fonds de pension

« Le présent article ratifie trois ordonnances relatives aux dispositifs de retraite supplémentaire. (…) Le secteur de l’assurance est appelé à se mobiliser, afin que le recours à ces véhicules se généralise (…). L’ordonnance n° 2019-766 du 24 juillet 2019 portant réforme de l’épargne retraite (…) vise à renforcer l’attractivité de l’épargne retraite. » (Article 64)

Le Figaro sonnait récemment la charge contre l’Humanité accusée d’être à l’origine d’une campagne de « suspicion » injustifiée à l’encontre du gestionnaire d’actifs américain BlackRock, que nous désignions il y a quelques semaines dans nos colonnes comme l’un des principaux intéressés à la réforme des retraites. Pour le quotidien conservateur, « la polémique BlackRock n’est en réalité que le dernier avatar en date de l’association poisseuse “Macron-Rothschild” ». Pas concernés par la réforme, les gestionnaires de fonds de pension à l’instar de BlackRock ? L’article 64 du projet de loi est pourtant un appel explicite au « secteur de l’assurance » à « se mobiliser » pour « généraliser » et « renforcer l’attractivité » des plans d’épargne retraite privés. Il ratifie pour cela des ordonnances prises dans le cadre de la loi Pacte votée au printemps, et qui transposent elles-mêmes des directives européennes libéralisant le commerce de ces produits. Véritable cheval de Troie législatif rangé dans les dispositions diverses en fin de texte, il vient dans la suite logique de l’article 13, qui limite le calcul des cotisations et des droits à la retraite aux salaires jusqu’à 10 000 euros par mois (contre 27 000 euros dans le système actuel). Au-delà de ce plafond, les cotisations baissent de 28 % à 2,8 %, libérant l’espace pour la capitalisation et les fonds de pension.

Décryptage réalisé par Marion d’Allard et Sébastien Crépel

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Les collabos du pouvoir se donnent une victoire à la Pyrrhus mais la résistance s’organise…

Posté par jacques LAUPIES le 22 janvier 2020

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Les deux frères…Illustration apaisante !

Les « collabos » du pouvoir macronien Autrement dit la faune de journalistes, politologues, et autres commentateurs venus à leur rescousse s’ingénient, triomphants mais parfois inquiets, à justifier une réforme qui consiste tout simplement à alléger les charges sociales, part de la plus value  que s’approprient les actionnaires, pour accumuler la richesse à leur profit. Cause de la baisse programmée des retraites et du départ retardé

Plus je donne en salaire et protection sociale, moins je m’enrichis ! Cela crève les yeux et cependant Banques et grands Patrons ont recours à toutes sortes d’artifices pour nous faire croire que c’est pour notre bien ! De combat de classe il n’est pas question dans leurs analyses, pas plus que d’exploitation du travail : seule prevalent les notions de cotisants trop peu nombreux pour satisfaire des retraités en plus grand nombre. L’amélioration fulgurante de la productivité du travail et les immenses fortunes s’amplifiant (voir l’article reproduit hier) connais pas ! Aveugles, cons, je ne le crois pas mais plutôt empêtres dans l’individualisme qui règne dans le système et en fait des égoïstes, de petits profiteurs.

Même  « d’éminents sociologues » viennent nous expliquer que le populisme de Marine Le Pen (qui selon eux se confondrait avec celui de Mélenchon) et qu’il serait une expérience de recherche de plus de démocratie substituant aux partis politiques la voix du peuple souverain notamment par référendum. Sans nuance, comme si les expériences populistes s’étaient passées dans la douceur et la sérénité.

La règle selon laquelle s’impose l’idéologie de la classe dominante (par le contrôle qu’elle a du système éducatif, des pouvoirs économique, médiatique et politique, de la culture,  de l’instrumentalisation des religions, de la manipulation des mœurs, et j’en passe, ça non plus nos éminents « intellectuels’ de service, au service de la bourgeoisie, ne connaissent pas !

Bon courage à ces jeunes militants ouvriers qui résistent, à ces quelques rares commentateurs (du style à Gérard Miller) de ces vrais journalistes perdus dans la masse des faux qui plus est souvent faux culs !

Un rassemblement de soutien aux trois grévistes de la RATP menacés de licenciement a eu lieu le 13 janvier, au dépôt de bus de Vitry-sur-Seine, dans le Val-de-Marne. Nicolas Portnoi/Hans Lucas

Un rassemblement de soutien aux trois grévistes de la RATP menacés de licenciement a eu lieu le 13 janvier, au dépôt de bus de Vitry-sur-Seine, dans le Val-de-Marne. Nicolas Portnoi/Hans Lucas

RETRAITES. LE TEMPS DE LA RÉPRESSION CONTRE LES GRÉVISTES

Mercredi, 22 Janvier, 2020

Entretiens disciplinaires, intimidations, gardes à vue… Les salariés mobilisés contre la réforme des retraites accusent les directions d’entreprise de ne pas respecter le droit de grève, avec le soutien du gouvernement.

 

La direction aurait probablement préféré que ces entretiens se déroulent à l’abri des regards. Au lieu de ça, la journée s’est transformée en meeting politique improvisé, avec barbecue fumant et prises de parole. Le 13 janvier, trois salariés grévistes de la RATP étaient convoqués au dépôt de bus de Vitry (Val-de-Marne) pour un entretien disciplinaire « préalable à sanctions ». Alertées par la CGT, plusieurs personnalités de gauche ont fait le déplacement ce jour-là, dont Fabien Roussel (PCF) ou Jean-Luc Mélenchon (FI). Selon l’un des comptes rendus d’entretien, que nous avons consultés, les faits reprochés se sont produits le matin du 10 décembre, lors du blocage quotidien du dépôt de bus. Les grévistes sont accusés d’avoir « entravé la libre circulation des autobus (…), retardant de deux heures la sortie des premiers bus » et d’avoir « entravé la liberté de travailler de plusieurs salariés machinistes non grévistes et exercé des pressions anormales sur ces derniers ».

Au moins 120 enquêtes internes diligentées par la RATP

François, mécanicien convoqué par la direction, donne sa version des faits : « Nous étions 150 personnes à reprendre en chœur une chanson du rappeur Vegedream, la Fuite, en direction des conducteurs qui sortaient du dépôt. Ce morceau tourne pas mal sur les piquets de grève. À un moment, un conducteur a ouvert sa fenêtre et nous a insultés. Quelques noms d’oiseaux ont été échangés, mais le conducteur n’a même pas fait de rapport dans la foulée… Pour moi, la direction cherche à décourager les fortes têtes. »

Après la convocation, la direction dispose d’un mois pour notifier aux grévistes la sanction éventuelle. Les trois salariés pourraient alors « passer au tapis vert », comme on dit dans le jargon fleuri de la RATP, c’est-à-dire se retrouver devant la commission de discipline, située près de Bercy.

En tout, la CGT fait état d’au moins 120 enquêtes internes diligentées par la RATP depuis le début du mouvement, ce qui constituerait un « record » historique. Le chiffre est réfuté par la direction de l’entreprise, qui ne souhaite pas communiquer sur le sujet. « On ne sait pas encore quelle attitude la direction va adopter, conclut un cadre de la Régie. Elle peut choisir de se montrer revancharde vis-à-vis des grévistes et multiplier les sanctions, ou bien, à l’inverse, de calmer le jeu. Les prochaines semaines vont être décisives. »

Deux filiales d’EDF multiplient les dépôts de plainte

Sur le terrain, de nombreux militants syndicaux évoquent un climat d’intimidation particulièrement pesant dans les entreprises les plus mobilisées contre la réforme des retraites. Dans certains cas, les consignes viennent d’en haut. Les coupures de courant effectuées par la CGT énergie depuis le début du mouvement ont donné lieu à une sortie martiale de la ministre Élisabeth Borne, fin décembre : « Je condamne très fermement et j’ai demandé aux dirigeants de RTE (transport d’électricité) et d’Enedis (ex-ERDF) de déposer plainte systématiquement. » Message reçu cinq sur cinq par les deux entreprises concernées, toutes deux filiales d’EDF, qui ont depuis multiplié les dépôts de plainte.

À l’autre bout de la chaîne, les convocations commencent à tomber. Guillaume Floret, secrétaire général du syndicat CGT énergie du Lot-et-Garonne, a été entendu par la police à Agen, hier matin. Visiblement, l’objectif des policiers était clair : obtenir des informations concernant la coupure de courant survenue pendant le match de rugby Agen-Toulouse, le 21 décembre 2019, qui avait plongé le stade dans le noir une quinzaine de minutes. « J’ai été convoqué en tant que responsable syndical du département, raconte Guillaume Floret. Les policiers m’ont demandé si je connaissais le nom des responsables de la coupure de courant. Sur le ton de la boutade, je leur ai dit que les deux responsables s’appelaient Emmanuel Macron et Édouard Philippe… »

Dans certains cas, les convocations débouchent sur des gardes à vue pour des motifs étonnants. Alexandre Pignon (CGT) explique avoir passé quatre heures en garde à vue, le 5 décembre 2019, pour avoir tagué les murs d’un bureau de poste à l’abandon à Perpignan. « Je suis poursuivi pour dégradations graves de bâtiment public, alors que nous avions écrit deux tags, explique-t-il. C’est complètement disproportionné. »

«Une volonté de faire passer les militants pour des voyous »

Tous les délégués de terrain interrogés le confirment : depuis quelques années, ce type de convocations se déroule dans une atmosphère de plus en plus tendue, pour des motifs les plus variés. Elles ont peu d’effet sur la motivation des plus endurcis, mais peuvent décourager les autres. Laurent Indrusiak, secrétaire général de l’UD CGT de l’Allier, appartient clairement à la première catégorie. « Depuis 2016, j’ai été convoqué quatorze fois au commissariat, recense-t-il avec calme. Cela peut être pour des manifestations non déclarées ou des entraves à la liberté de circuler. Cette répression est particulièrement marquée depuis la loi travail de 2016. Il y a vraiment une volonté de faire passer les militants syndicaux pour des voyous, mais cela ne nous fait pas froid aux yeux. En revanche, je croise des collègues qui me disent : “Quand on voit ce que tu subis, quand même… À ta place, on ne sait pas si on pourrait encaisser.” »

Chantage à l’avancement, pression orale et mise en concurrence

Gérald Le Corre, inspecteur du travail, note lui aussi un durcissement : « Le droit de grève existe bel et bien sur le papier, mais, dans un certain nombre d’entreprises, il n’est pas respecté. Cela passe rarement par des sanctions disciplinaires, car les employeurs ne sont pas idiots. Mais les directions disposent de nombreux leviers pour intimider les salariés : pressions orales, chantage à l’avancement, etc. » Elles peuvent également jouer sur la mise en concurrence des salariés d’un pays à l’autre, poursuit l’inspecteur du travail : « C’est particulièrement vrai dans la période actuelle, pour des secteurs tels que la métallurgie. Un patron pourra expliquer aux salariés d’un site que s’ils se mettent en grève, la fabrication des pièces se fera ailleurs, sur un site concurrent… »

Cyprien Boganda

 

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ÉLYSÉE. EN PLEINE TEMPÊTE SOCIALE, UN « MINI-DAVOS » À VERSAILLES

Posté par jacques LAUPIES le 20 janvier 2020

 

ÉLYSÉE. EN PLEINE TEMPÊTE SOCIALE, UN « MINI-DAVOS » À VERSAILLES dans POLITIQUE

ÉLYSÉE. EN PLEINE TEMPÊTE SOCIALE, UN « MINI-DAVOS » À VERSAILLES

Lundi, 20 Janvier, 2020

Emmanuel Macron reçoit aujourd’hui des grands patrons français et étrangers dans le cadre du troisième sommet Choose France. Une opération pour vanter sa politique au service d’« un coût de l’emploi compétitif ». Tout un symbole.

 

Mauvais timing. Alors que le front social contre la réforme des retraites s’apprête à entrer dans sa 8e semaine, Emmanuel Macron déroule aujourd’hui le tapis rouge, au château de Versailles, à quelque 200 grands chefs d’entreprise nationaux et internationaux, pour la troisième édition du sommet Choose France.

L’événement est à l’agenda présidentiel depuis longtemps, mais le symbole est dévastateur. Entre les dorures de cet ancien écrin monarchique, dont le personnel a par ailleurs lui aussi pris part à la grève nationale, sont attendus les représentants des fameux « 1 % » les plus riches de la planète, parmi lesquels le PDG d’Uber Dara Khosrowshahi, Jamie Dimon, de la banque JP Morgan, Larry Culp, de General Electric, Emmanuel Faber, de Danone, ou encore Daniel Zhang, patron du géant chinois du commerce en ligne Alibaba. Le dirigeant de Microsoft, l’Indo-Américain Satya Nadella, aura même droit à un traitement de faveur et à une réception à l’Élysée. Le sommet fait aussi la part belle à la « start-up nation », avec la présence de la banque en ligne Qonto ou du champion français des objets connectés, Actility.

Le fumeux« ruissellement » qui ne profite qu’aux riches

L’objectif affiché ? Rencontrer le gratin des multinationales en amont du Forum économique mondial de Davos, grand-messe du capitalisme qui s’ouvre le 22 janvier, et «  mettre en valeur l’ensemble des territoires pour attirer des investissements étrangers », dixit l’Élysée. Une opération de communication insistant sur le « ruissellement » des investissements étrangers au profit des entreprises françaises et de la création d’emploi. L’enrichissement des plus riches qui finirait par profiter aux revenus des plus pauvres, une théorie en vogue dans les rangs macronistes, malgré le creusement des inégalités (lire ci-contre). À ce titre, Emmanuel Macron se déplace aussi ce matin à Dunkerque (Nord) pour visiter et faire l’éloge d’un site de production, propriété du groupe pharmaceutique britannique AstraZeneca. Et demain, les entreprises de taille intermédiaire (ETI, entre 250 et 4 999 salariés) tricolores auront le droit à une cérémonie dédiée.

Mais, dès vendredi, l’Élysée a pris les devants pour préparer le terrain avec la première « Grande Exposition du fabriqué en France » mettant en scène tout le week-end, devant quelque 10 000 visiteurs, une sélection de 120 produits issus de tous les départements. L’occasion surtout pour le chef de l’État de faire la promotion de sa politique. « Derrière ces objets, il y a tout ce qu’on fait avec les ministres », a-t-il vanté lors de l’inauguration avant d’insister : « Tout ça s’appuie sur des réformes qui sont conduites depuis quelques années. »

Depuis le 5 décembre, les manifestants en appellent à un autre partage des richesses et les syndicats demandent une contribution accrue du patronat à la protection sociale. Mais Emmanuel Macron n’a pas décidé de faire profil bas. « On me dit “vous faites des réformes parfois pour les riches” ? La belle affaire ! », a-t-il ironisé tout en mettant en mot la fameuse théorie du ruissellement : « Si on n’a pas des entrepreneurs et des investisseurs français qui investissent en France, ou l’entreprise ferme, ou on est dépendants , de capitaux étrangers qui ne regardent que la rentabilité. Donc oui, il a fallu faire des réformes pour baisser le coût de l’investissement, pour améliorer sa rentabilité, pour supprimer la part de l’ISF quand il s’investissait dans le capital productif français. » Et de résumer : « On ne peut pas demander de fabriquer en France si derrière on n’a pas un coût du capital compétitif, un coût de l’emploi compétitif. » Les actionnaires du CAC 40 dont la rente a battu un nouveau record en 2019 avec 60,2 milliards d’euros peuvent dormir tranquilles…

La dette colossale de Microsoft au fisc français

Ce « mini-Davos » alimente les crispations, dans un contexte social bouillant. «  En pleine mobilisation autour de la réforme des services publics et des mécanismes de protection sociale en France, l’heure n’est pas à l’opération séduction et au démantèlement des protections sociales et environnementales pour renforcer notre attractivité dans une course au moins-disant mortifère » , avertit le collectif d’organisation à l’origine de la campagne « Des droits pour les peuples, des règles pour les multinationales », regroupant entre autres la CGT, la FSU, Solidaires, Greenpeace, ou encore Attac. Fortes d’une pétition qui a réuni plus de 680 000 signataires, ces organisations rappellent au contraire que « l ’heure (est) à la création de nouveaux régimes de droits, assortis de contraintes juridiques fortes, pour s’assurer que ces grandes entreprises puissent être tenues responsables des impacts de leurs activités devant la justice ».

Il est vrai qu’Emmanuel Macron pourrait en profiter pour évoquer avec le PDG de Microsoft les 600 millions d’euros que réclame le fisc français depuis 2017 à une filiale du groupe, pour des activités publicitaires facturées depuis l’Irlande. Et à Uber, le chef de l’État pourrait glisser un mot sur la sous-déclaration de chiffres d’affaires de la plateforme en France, fruit d’un malicieux montage financier entre les Pays-Bas et les paradis fiscaux des Bermudes et de l’État américain du Delaware. Ce ne sont pas les « optimisateurs » fiscaux qui manquent.

Cyprien Caddeo

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